La délivrance est probablement l’un des domaines de la vie chrétienne où nous avons le plus besoin de tenir ensemble deux choses : prendre au sérieux le monde spirituel et refuser de tout interpréter spirituellement. Il existe des esprits mauvais. Jésus les a affrontés. Les apôtres en ont chassé. Le Nouveau Testament nous demande de résister au diable et de ne pas ignorer ses desseins.
Mais la Bible parle également de maladie, de souffrance psychique, de péché, de traumatismes, de mauvaises habitudes, de choix destructeurs et de fragilité humaine. Elle ne place pas tout cela dans une seule catégorie. Voilà pourquoi le discernement est indispensable.
Après avoir vu dans le premier article que le nom de Jésus n’est pas une formule magique, nous pouvons maintenant poser une autre question : comment une emprise spirituelle peut-elle s’installer et comment discerner ce qui relève réellement d’un ministère de délivrance ?
Les « portes » : une expression pastorale à utiliser avec prudence
Dans les milieux qui pratiquent la délivrance, on parle souvent de « portes ouvertes ». L’expression est parlante mais elle mérite d’être définie correctement, car la Bible ne nous donne pas un manuel intitulé : « Les dix portes d’entrée des démons ».
Nous trouvons cependant plusieurs passages qui montrent que certaines attitudes, pratiques ou engagements peuvent donner à l’adversaire une occasion d’action. Paul écrit par exemple : « Ne donnez pas accès au diable. » (Éphésiens 4.27). Le contexte est très intéressant puisque Paul vient de parler de colère : « Si vous vous mettez en colère, ne péchez point ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère. »
Il ne décrit pas ici une cérémonie occulte. Il parle d’une attitude qui s’installe et qui peut devenir un terrain favorable à l’adversaire. Cela nous fournit un principe simple : certaines réalités auxquelles nous nous attachons peuvent donner à l’ennemi une prise qu’il ne devrait pas avoir. Mais il faut immédiatement ajouter ceci : une porte ouverte ne signifie pas automatiquement qu’un démon est entré dans une personne. Le discernement reste nécessaire.
Le péché entretenu : lorsque nous refusons de fermer une porte
La Bible ne présente pas le péché uniquement comme une transgression morale. Le péché nous éloigne de Dieu et peut nous placer dans une vulnérabilité spirituelle. Cela ne signifie pas qu’à chaque péché correspondrait automatiquement un esprit particulier. Une telle cartographie va bien au-delà de ce que l’Écriture nous permet d’affirmer.
Mais lorsqu’un péché devient volontaire, répété, entretenu et défendu, il peut profondément modeler notre vie intérieure. Paul met les croyants en garde : « Que le péché ne règne donc point dans votre corps mortel. » (Romains 6.12). Le terme « règne » est intéressant. Le problème n’est pas simplement de tomber ; le problème est de laisser quelque chose établir son autorité.
Une personne peut lutter contre un péché et continuer à aimer profondément Jésus. Elle a besoin de grâce, de vérité et d’accompagnement, pas d’être immédiatement accusée d’être démonisée. Mais il existe aussi des situations où quelqu’un choisit consciemment de maintenir une pratique qui l’entraîne toujours plus loin de Dieu. Dans ce cas, une démarche de délivrance éventuelle ne peut jamais remplacer la repentance. Jésus libère mais il appelle aussi à changer de direction.
Les pratiques occultes : le cas le plus explicite
S’il existe un domaine où la Bible parle avec une grande clarté, c’est celui des pratiques occultes. Dans l’Ancien Testament, Israël reçoit cet avertissement : « Qu’on ne trouve chez toi personne qui exerce le métier de devin, d’astrologue, d’augure, de magicien… » (Deutéronome 18.10).
Dans Actes 19, lorsque l’Évangile progresse à Éphèse, plusieurs personnes qui avaient pratiqué la magie viennent publiquement brûler leurs livres. Le geste est radical : elles ne gardent pas leurs ouvrages « au cas où ». Elles rompent avec ce qui appartenait à leur ancienne vie.
Paul écrira également aux Corinthiens que derrière l’idolâtrie peut se trouver une réalité spirituelle : « Ce qu’on sacrifie, on le sacrifie à des démons, et non à Dieu. » (1 Corinthiens 10.20). Cela ne signifie pas qu’il faille devenir superstitieux face à chaque objet ou chaque tradition culturelle. Mais la Bible ne banalise jamais les pratiques qui cherchent volontairement un accès au monde spirituel en dehors de Dieu.
Spiritisme, invocation des morts, magie, certaines formes de divination et recherche volontaire de contacts spirituels ne sont pas de simples jeux innocents dans la perspective biblique. La réponse chrétienne n’est cependant pas la panique. Elle est la repentance, la rupture et le retour à Jésus-Christ.
Les héritages familiaux : ne pas confondre conséquences et fatalité
C’est probablement l’un des domaines où il faut le plus de discernement. Nous observons tous que certaines réalités traversent les générations. Une famille peut transmettre des comportements, des addictions, des formes de violence, des manières de penser, des blessures ou des modèles relationnels destructeurs.
La Bible elle-même connaît les conséquences intergénérationnelles du péché. Mais elle affirme également très clairement la responsabilité personnelle. Ézéchiel 18 insiste : « L’âme qui pèche, c’est celle qui mourra. » Le fils n’est donc pas automatiquement condamné à reproduire le péché du père.
Le Nouveau Testament va encore plus loin en annonçant une identité nouvelle en Christ : « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. » (2 Corinthiens 5.17). Il faut donc être prudent avec l’idée de « malédictions héréditaires » présentées comme une fatalité spirituelle qui suivrait mécaniquement chaque génération.
Il peut exister des héritages spirituels ou familiaux complexes qui demandent prière et discernement. Dans une approche pastorale, il est légitime de prier pour rompre avec ce qui a été transmis et qui ne vient pas de Dieu. Mais notre point de départ demeure toujours celui-ci : Jésus-Christ est plus puissant que notre histoire familiale. Le croyant ne doit pas passer sa vie à rechercher anxieusement une malédiction cachée derrière chaque difficulté.
Traumatisme, accident et perte de conscience : un domaine où la prudence est indispensable
Dans la pratique pastorale de délivrance, certaines personnes témoignent d’oppressions apparues après un accident, un traumatisme violent, une anesthésie, une perte de conscience ou une période de grande vulnérabilité. Ces récits ne doivent pas être méprisés.
Mais ils ne doivent pas non plus devenir une doctrine. Je ne connais pas de texte biblique permettant d’affirmer qu’une perte de conscience ouvre automatiquement une porte spirituelle ou qu’un accident donne nécessairement à un esprit mauvais un droit d’entrée. Il serait donc dangereux de présenter cela comme une règle biblique.
En revanche, nous savons qu’un traumatisme peut profondément bouleverser une personne. Il peut produire peur, dissociation, cauchemars, angoisses, perte de repères ou sentiment de vulnérabilité. Dans une situation de ce genre, un accompagnement pastoral sérieux doit être capable de poser plusieurs questions : y a-t-il une dimension spirituelle ? une blessure psychologique ? une conséquence médicale ? plusieurs réalités qui se superposent ?
Le discernement ne consiste pas à choisir systématiquement entre « spirituel » et « psychologique ». Parfois, une personne a besoin de prière et d’un médecin, d’un accompagnement spirituel et d’un thérapeute. Ce n’est pas un manque de foi. C’est reconnaître que l’être humain est une personne entière.
Jésus lui-même distinguait les situations
Les Évangiles nous donnent d’ailleurs un indice important. Jésus guérit de nombreuses personnes malades mais les récits ne disent pas qu’il chasse systématiquement un démon de chacune d’elles. À certains moments, il guérit. À d’autres, il chasse un esprit. Parfois, le récit associe les deux réalités.
Dans Matthieu 8.16, par exemple : « Il chassa les esprits par sa parole, et il guérit tous les malades. » Les deux catégories apparaissent côte à côte. Cela devrait nous empêcher de transformer toute maladie en oppression démoniaque. Jésus discerne ce qui se trouve devant lui. Nous devons apprendre à faire de même.
Peut-on être chrétien et avoir besoin de délivrance ?
C’est une question qui revient constamment. Le Nouveau Testament ne nous offre pas une phrase disant explicitement : « Un chrétien peut être possédé » ou « un chrétien ne peut jamais subir aucune influence démoniaque ». Le problème vient parfois du mot « possession » lui-même.
Le grec des Évangiles parle souvent d’être « démonisé », terme qui décrit une influence ou une emprise sans toujours définir précisément son degré. Pour un croyant, j’éviterais donc le langage de propriété. Paul rappelle : « Vous avez été rachetés à un grand prix. » (1 Corinthiens 6.20). Le chrétien appartient à Jésus-Christ.
Mais appartenir à Jésus ne signifie pas que toute influence ennemie devient impossible. Un croyant peut être tenté. Pierre peut être sévèrement repris par Jésus : « Arrière de moi, Satan ! » Paul avertit les croyants de ne pas donner accès au diable et Pierre leur demande de résister à l’adversaire.
Nous pouvons donc parler plus prudemment d’oppression, d’influence, de lien ou d’emprise, sans conclure trop rapidement à une possession totale. Et surtout, notre doctrine ne doit jamais être construite davantage sur des expériences de délivrance que sur l’Écriture.
La « fille d’Abraham que Satan tenait liée »
Il existe cependant un passage fascinant que nous développerons davantage dans le troisième article. Dans Luc 13, Jésus rencontre une femme courbée depuis dix-huit ans. Après l’avoir guérie, il déclare : « Et cette femme, qui est une fille d’Abraham, et que Satan tenait liée depuis dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer de cette chaîne le jour du sabbat ? » (Luc 13.16).
Jésus associe clairement la condition de cette femme à une action de Satan et pourtant il l’appelle « fille d’Abraham ». Elle appartient au peuple de l’alliance. Cette phrase montre au minimum que l’appartenance au peuple de Dieu et une forme d’oppression satanique ne sont pas présentées comme absolument incompatibles.
Mais Jésus ne la condamne pas. Il ne lui dit pas : « Comment as-tu pu laisser entrer cela ? » Il la libère. Cela aussi est important pour notre manière d’accompagner les personnes.
La délivrance ne doit jamais produire de culpabilité supplémentaire
Lorsqu’une personne vient chercher de l’aide, elle est souvent déjà vulnérable. Nous devons donc être extrêmement prudents avec les phrases du type : « Tu as forcément ouvert une porte », « Quelqu’un dans ta famille a dû pratiquer l’occultisme » ou « Si tu es encore oppressé, c’est que tu n’as pas assez pardonné ».
Peut-être qu’une de ces réalités devra effectivement être abordée au cours du discernement. Mais commencer par une accusation peut ajouter une blessure à la blessure. Jésus savait poser des questions. Il savait révéler le péché lorsqu’il fallait le révéler mais il savait aussi rencontrer les souffrants avec compassion.
La délivrance chrétienne n’est pas une enquête visant à trouver le coupable. Elle est un ministère de liberté.
Le pardon et les liens intérieurs
Le refus de pardonner mérite cependant une attention particulière. Paul écrit : « Pardonnez-vous réciproquement […] afin de ne pas laisser à Satan l’avantage sur nous. » (2 Corinthiens 2.10-11). Il existe donc bien un lien biblique entre certaines attitudes relationnelles et la possibilité donnée à l’adversaire de tirer avantage d’une situation.
Le pardon ne signifie pas nier ce qui s’est passé. Il ne signifie pas rétablir automatiquement une relation dangereuse et il ne supprime pas la justice. Mais il signifie renoncer à garder intérieurement l’autre en dette envers nous.
Dans certains accompagnements, cette étape devient une libération profonde. Non parce que le pardon serait une formule d’exorcisme mais parce qu’il replace la personne dans la logique du Royaume de Dieu.
Comment discerner ?
Je ne crois pas qu’il existe une recette infaillible. En revanche, plusieurs repères sont essentiels. Il faut écouter la personne avant de chercher une explication, prier, connaître suffisamment l’Écriture pour reconnaître ce qu’elle affirme et ce qu’elle ne dit pas, demander au Saint-Esprit du discernement et regarder les fruits.
Il faut aussi être prêt à dire : « Je ne sais pas encore. » Cette phrase est peut-être l’une des plus importantes dans le ministère pastoral. Nous n’avons pas besoin d’avoir immédiatement une explication spirituelle à tout. L’humilité protège.
La repentance, le renoncement et la foi
Lorsqu’une implication spirituelle devient claire, la démarche biblique reste finalement assez simple. Nous confessons ce qui doit être confessé. Nous nous détournons de ce qui doit être abandonné. Nous renonçons à ce qui nous liait. Nous pardonnons lorsque nous devons pardonner. Nous affirmons notre appartenance à Jésus-Christ et nous résistons au diable.
Encore une fois, Jacques résume magnifiquement cette dynamique : « Soumettez-vous donc à Dieu ; résistez au diable, et il fuira loin de vous. » (Jacques 4.7). L’essentiel n’est jamais de connaître le nom d’un maximum d’esprits. L’essentiel est de se soumettre profondément à Jésus.
Ne pas rechercher les ténèbres mais la lumière
Il existe une manière malsaine d’aborder la délivrance qui consiste à devenir obsédé par les ténèbres. On commence à rechercher des démons partout : dans les objets, les maladies, les rêves, les familles ou chaque difficulté. Très vite, la peur prend la place de la foi.
Je ne crois pas que ce soit l’atmosphère du Nouveau Testament. Paul écrit : « Autrefois vous étiez ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme des enfants de lumière ! » (Éphésiens 5.8). Notre vocation n’est pas de devenir des spécialistes de l’obscurité. Notre vocation est de marcher dans la lumière.
Jésus est toujours le centre
C’est probablement le principe qui protège le mieux le ministère de délivrance. Lorsque Jésus reste au centre, nous ne cherchons pas à impressionner les gens par notre connaissance du monde spirituel. Nous cherchons simplement leur liberté.
Nous voulons qu’ils découvrent davantage Jésus, qu’ils retrouvent la paix, qu’ils puissent prier librement, aimer Dieu et avancer dans leur vie. La délivrance n’est pas une fin en soi. Elle est au service du discipulat. Elle permet à quelqu’un d’être libre pour suivre Jésus.
Et c’est exactement vers cela que nous conduira notre troisième article. Car lorsque Jésus entre dans la synagogue de Nazareth et ouvre le rouleau d’Ésaïe, il déclare : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la délivrance… » (Luc 4.18).
Voilà le cœur du ministère. Pas la fascination pour les démons. La liberté des captifs. Et celui qui libère porte un nom : Jésus.
Sources et pour aller plus loin
Textes bibliques principaux
Deutéronome 18.9-14 ; Ézéchiel 18 ; Matthieu 8.16 ; Luc 13.10-17 ; Actes 19.18-20 ; Romains 6.12-14 ; 1 Corinthiens 6.19-20 ; 1 Corinthiens 10.19-21 ; 2 Corinthiens 2.10-11 ; 2 Corinthiens 5.17 ; Éphésiens 4.26-27 ; Éphésiens 5.8 ; Jacques 4.7 ; 1 Pierre 5.8-9.
Ministère SOTERIA – Suisse romande
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Pour approfondir
Jean-Marc Bigler, La délivrance, perle retrouvée, Soteria, 2024.
Steve Emmett, Délivré du filet de l’oiseleur : la délivrance, sa pratique biblique, Soteria, 2023.
Note pastorale importante
Cet article distingue volontairement oppression spirituelle, maladie, souffrance psychique et traumatisme. Une difficulté médicale ou psychologique ne doit pas être automatiquement interprétée comme une manifestation démoniaque. L’accompagnement pastoral responsable sait aussi faire appel aux professionnels de santé lorsque cela est nécessaire.
Deuxième volet de la série Spirit Cookie consacrée à une approche biblique et pastorale de la délivrance. Le troisième article sera centré sur le ministère libérateur de Jésus.
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