Onésiphore : ceux qui nous ont fait du bien méritent notre mémoire

Onésiphore réconforte l’apôtre Paul en prison dans une lumière douce

Quand la fidélité d’un ami devient une consolation de Dieu.

« Que le Seigneur accorde sa compassion à la famille d’Onésiphore, car il m’a souvent réconforté et n’a pas eu honte de ma situation de prisonnier. » — 2 Timothée 1.16

Même les serviteurs de Dieu peuvent être blessés

Il y a dans les dernières lettres de Paul une humanité bouleversante. Nous connaissons l’apôtre courageux, l’homme de foi, le prédicateur intrépide qui a traversé les persécutions, les naufrages et les oppositions. Mais derrière ce ministère exceptionnel se trouve aussi un homme sensible à l’amitié, à la fidélité et aux déceptions. Paul n’était pas insensible et il pouvait souffrir du comportement de ceux qu’il avait aimés et accompagnés.

Lorsqu’il écrit à Timothée, il évoque une expérience douloureuse : plusieurs personnes de la province d’Asie se sont détournées de lui. Il cite même deux noms, Phygelle et Hermogène. Nous ignorons les circonstances exactes de cet abandon. S’agissait-il d’une défection personnelle, d’une prise de distance avec son ministère ou même d’un éloignement de son enseignement ? Les commentateurs ne sont pas unanimes. Une chose est certaine : Paul en a souffert.

Il avait consacré sa vie à annoncer l’Évangile, formé des disciples, fondé des Églises et supporté d’innombrables difficultés. Et voilà qu’au moment où il avait particulièrement besoin de soutien, certains lui tournaient le dos. Peut-être as-tu connu cela toi aussi. Tu as investi du temps dans une relation, prié, encouragé et aidé quelqu’un à avancer. Puis un jour cette personne s’est éloignée, parfois sans explication ou avec des paroles qui t’ont profondément blessé. La fidélité à Dieu ne nous rend pas insensibles à ces blessures. Elle nous apprend progressivement à ne pas leur laisser gouverner notre cœur.

La sagesse de passer par-dessus l’offense

« L’homme avisé est lent à la colère, il met sa gloire à passer par-dessus une offense. » — Proverbes 19.11

Voilà une forme de grandeur que notre monde connaît bien peu. Nous sommes parfois prompts à rappeler ce qu’on nous a fait, à défendre notre réputation ou à entretenir intérieurement le souvenir d’une injustice. Pourtant, la sagesse biblique nous propose un autre chemin. Passer par-dessus une offense ne signifie pas prétendre qu’elle n’a jamais existé. Ce n’est pas non plus accepter indéfiniment les mauvais traitements ou renoncer à poser des limites nécessaires. C’est refuser que l’offense devienne le centre de notre vie intérieure.

Paul nomme ceux qui l’ont abandonné. Il ne réécrit pas son histoire mais il ne s’arrête pas là. Son regard se tourne vers un autre homme : Onésiphore. Et soudain, le ton change.

Onésiphore, un homme qui savait réconforter

Le nom d’Onésiphore signifie approximativement « celui qui apporte un avantage » ou « celui qui est utile ». Quel beau nom pour un homme qui semble l’avoir si bien porté ! Paul rappelle qu’Onésiphore l’a souvent réconforté. Il n’a pas eu honte de ses chaînes. Lorsqu’il est arrivé à Rome, il a cherché l’apôtre avec empressement jusqu’à ce qu’il le trouve.

Imaginons un instant la scène. Paul est prisonnier et sa situation est devenue dangereuse. Son nom n’ouvre plus nécessairement des portes et s’afficher comme son ami peut représenter un risque. Onésiphore aurait pu se contenter d’envoyer quelques salutations, invoquer la prudence ou remettre sa visite à plus tard. Mais il décide de chercher Paul et il le trouve. Ce détail me touche particulièrement : Onésiphore ne s’est pas limité à éprouver de la compassion. Il lui a donné une expression concrète.

Il n’a pas simplement pensé à Paul. Il est allé vers lui. N’est-ce pas parfois ce dont nous avons le plus besoin ? Non pas d’un grand discours, d’une explication théologique ou d’une solution immédiate à nos problèmes mais simplement de quelqu’un qui vient nous rejoindre. Un appel téléphonique, une visite, une présence chaleureuse ou quelques paroles qui redonnent courage. Onésiphore n’a pas libéré Paul de sa prison mais il lui a apporté quelque chose que les chaînes ne pouvaient empêcher : la consolation. Nous ne pouvons pas toujours délivrer quelqu’un de son épreuve mais nous pouvons lui éviter de la traverser seul.

Choisir les souvenirs qui nourrissent notre cœur

Il y a un contraste saisissant dans ce passage. Paul se souvient des hommes qui l’ont abandonné mais il se souvient aussi avec une immense reconnaissance de celui qui lui a fait du bien. Et c’est sur ce dernier qu’il s’attarde. Cela m’interpelle personnellement : combien de fois une seule blessure occupe-t-elle davantage notre esprit que dix marques de bonté ? Une parole désagréable peut nous accompagner pendant des jours alors que de nombreux encouragements sont presque immédiatement oubliés.

Notre mémoire peut devenir un lieu où le ressentiment prend toute la place. Mais elle peut aussi devenir un jardin de reconnaissance. Paul aurait pu consacrer davantage de lignes à Phygelle et Hermogène, expliquer leur comportement, défendre son honneur ou détailler sa déception. Au lieu de cela, il choisit de nous raconter la fidélité d’Onésiphore. Le texte ne dit pas qu’il ne ressentait plus aucune peine. En revanche, son témoignage nous invite à une démarche essentielle : ne donnons pas à ceux qui nous ont blessés plus de place dans notre cœur qu’à ceux qui nous ont aimés.

Une reconnaissance qui devient une bénédiction

Ce qui me touche encore davantage, c’est que Paul ne se contente pas de remercier intérieurement son ami. Il fait monter une demande vers Dieu : « Que le Seigneur accorde sa compassion à la famille d’Onésiphore » (2 Timothée 1.16). Puis il ajoute : « Que le Seigneur lui donne d’obtenir grâce auprès du Seigneur ce jour-là » (2 Timothée 1.18). Paul n’oublie pas et sa gratitude devient une prière.

Il pense même à la famille de cet homme. Certains commentateurs ont vu dans cette mention une indication qu’Onésiphore était déjà décédé. D’autres estiment que ce serait aller au-delà de ce que le texte affirme. Nous ne pouvons pas trancher. Mais la beauté de cette demande demeure : Paul souhaite que la miséricorde de Dieu accompagne ceux qui sont liés à cet homme fidèle.

Paul ne cherche pas à rembourser sa bonté comme on rembourse une dette. Il remet son ami entre les mains du Seigneur, convaincu que la grâce divine dépasse toute récompense humaine. Cela me rappelle que nos gestes de bonté ne sont pas perdus. Un encouragement donné discrètement, une visite accomplie dans la fatigue ou une aide apportée sans recherche de reconnaissance : tout cela a de la valeur devant Dieu. Hébreux 6.10 nous rappelle que Dieu n’est pas injuste pour oublier notre travail et l’amour manifesté pour son nom. Même lorsque les hommes ne voient pas, Dieu voit.

Et si nous devenions les Onésiphore de quelqu’un ?

La vie chrétienne ne consiste pas seulement à espérer rencontrer des personnes qui nous feront du bien. Elle nous invite aussi à devenir ces personnes. Je me demande combien de « Paul » nous croisons sans le savoir : des hommes et des femmes qui continuent à servir fidèlement mais qui portent intérieurement des déceptions, des responsables qui encouragent beaucoup les autres mais que peu de personnes pensent à encourager ou encore des croyants qui sourient alors qu’ils traversent une période de solitude.

Onésiphore nous rappelle que le ministère de consolation n’est pas réservé à quelques spécialistes. Nous pouvons tous y participer, parfois simplement en prenant l’initiative d’une visite, en exprimant notre reconnaissance ou en demandant avec sincérité : « Comment vas-tu vraiment ? » Paul écrivait aux Corinthiens que Dieu nous console dans nos afflictions afin que nous puissions à notre tour consoler ceux qui se trouvent dans quelque affliction (2 Corinthiens 1.3-4). Cette consolation circule : nous la recevons pour pouvoir la transmettre. Celui qui a lui-même connu la blessure peut devenir particulièrement sensible à la souffrance des autres.

Jésus, notre fidèle consolateur

Il serait dommage de terminer cette méditation sans regarder à Jésus-Christ. Lui aussi a connu l’abandon. Au jardin de Gethsémané, ses disciples n’ont pas réussi à veiller avec lui. Lors de son arrestation, ils se sont enfuis. Pierre, qui lui avait promis une fidélité sans faille, l’a renié. Jésus savait ce que signifiait être laissé seul. Pourtant, après sa résurrection, il est revenu vers ses disciples. Il ne leur a pas offert une nouvelle occasion de vivre dans la honte mais un chemin de restauration.

Pierre en est un témoignage magnifique. Le Seigneur ressuscité ne lui demande pas de revivre interminablement son échec. Il l’interroge sur son amour et lui renouvelle sa mission (Jean 21.15-19). Voilà la grâce ! Nos blessures ne doivent pas déterminer toute notre histoire. Jésus peut nous apprendre à pardonner sans nier la vérité, à aimer sans naïveté et à retrouver la liberté intérieure que le ressentiment tente de nous voler. Il demeure le compagnon fidèle qui ne nous abandonne pas. Et quelquefois, dans sa bonté, il nous envoie un Onésiphore.

Quelques questions pour notre cœur

  • Quelle offense ancienne continue d’occuper trop de place dans mes pensées ?
  • Ai-je pris le temps de remercier Dieu pour les personnes qui m’ont soutenu dans une période difficile ?
  • Y a-t-il quelqu’un dont je devrais honorer la fidélité aujourd’hui ?
  • Qui, autour de moi, aurait besoin de recevoir une visite ou un encouragement ?
  • Suis-je disposé à demander à Dieu de bénir ceux qui m’ont fait du bien, même s’ils ne sauront jamais que j’ai prié pour eux ?

Une prière pour apprendre à se souvenir autrement

Seigneur Jésus, tu connais les blessures que je porte et les déceptions qui ont parfois marqué mon chemin. Pardonne-moi lorsque j’ai laissé certaines offenses prendre plus de place que les nombreuses bontés dont tu m’as entouré. Apprends-moi à regarder autrement mon histoire. Rappelle à ma mémoire les personnes que tu as placées sur ma route pour me soutenir, me relever et m’encourager.

Bénis-les ainsi que leurs familles. Que ta miséricorde les accompagne. Et Seigneur, fais de moi un Onésiphore pour quelqu’un. Donne-moi un cœur attentif, une fidélité courageuse et la simplicité d’aimer sans attendre de récompense. Merci parce que tu es mon consolateur fidèle. Amen.

Pour aller plus loin : qui était Onésiphore selon la tradition chrétienne ?

Oui, Onésiphore possède une place dans la tradition chrétienne bien au-delà des quelques versets de 2 Timothée. Il faut toutefois distinguer les témoignages historiques des récits transmis par la tradition. Dans le Nouveau Testament, nous savons qu’il a soutenu Paul à Rome, qu’il avait rendu de nombreux services à Éphèse et que sa famille est encore saluée en 2 Timothée 4.19.

Dans les Actes de Paul et de Thècle, un récit chrétien apocryphe ancien, Onésiphore accueille Paul à Iconium avec son épouse Lectra et ses enfants. Cette œuvre témoigne de l’estime dont jouissait son personnage dans certaines traditions anciennes mais elle ne constitue pas une biographie historique fiable.

Dans la tradition orthodoxe, il est honoré parmi les soixante-dix disciples et fait l’objet de récits relatifs à son ministère et à son martyre. Dans la tradition catholique, il est également vénéré comme saint. Ces renseignements relèvent en partie de l’hagiographie et ne sont pas confirmés par les Écritures. Ce qui demeure solidement attesté, c’est la fidélité que Paul lui-même a pris soin de raconter.

Sources bibliques et références pour approfondir

René Pache, Nouveau dictionnaire biblique, Éditions Emmaüs, 1992. Louis Bonnet, Les notes de la Bible annotée, Éditions Impact, 2014. Thomas D. Lea et Hayne P. Griffin, 1, 2 Timothy, Titus, Broadman & Holman, 1992.

Tradition orthodoxe : Orthodox Church in America, mémoire d’Onésiphore. Les récits apocryphes et les traditions sur son martyre ne sont pas des sources de même autorité que le Nouveau Testament.


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