Photo : Hugorenie / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0
Léon XIV à Metz : le 28 septembre 2026, le pape a consacré l’un de ses principaux discours en France aux racines de l’Europe, à la paix et à l’unité. Le cadre était hautement symbolique : le Centre des Congrès Robert Schuman, en Moselle, terre de frontières, de conflits passés et de réconciliation.
Comme protestant évangélique, je peux entendre plusieurs accents de ce discours avec intérêt et même reconnaissance. Mais je ne peux pas non plus faire comme si les différences doctrinales entre catholicisme romain et foi évangélique n’existaient pas. Cet article voudrait donc faire deux choses simplement : écouter honnêtement ce qui a été dit puis examiner ce qui doit encore l’être à la lumière de l’Écriture.
J’avais déjà consacré un article à Léon XIV et son désir d’unité. La visite de Metz permet d’aller plus loin, car elle touche directement à la question des racines chrétiennes de l’Europe et à ce que nous entendons réellement par « chrétien ».
Léon XIV à Metz : les idées principales en quelques points
- Robert Schuman est présenté comme une figure majeure de la réconciliation européenne et comme un homme profondément marqué par sa foi.
- L’Europe ne se réduit pas à une construction économique ou administrative : elle possède des racines historiques, culturelles et spirituelles.
- Le christianisme a profondément contribué à façonner l’Europe, notamment dans la conception de la dignité humaine, de l’éducation, du droit, de la solidarité et du soin des plus fragiles.
- Rappeler les racines chrétiennes ne doit pas devenir un moyen d’exclure ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne.
- La liberté religieuse et une laïcité ouverte au dialogue peuvent contribuer au bien commun.
- Les droits individuels doivent demeurer liés aux devoirs envers les autres et à la responsabilité collective.
- L’accueil des migrants demande à la fois humanité, légalité, protection contre les trafics et véritable intégration.
- La paix ne se construit pas seulement par l’équilibre des forces, mais aussi par le dialogue, le droit international, la parole tenue et la recherche patiente d’accords.
- Les jeunes sont appelés à devenir des artisans de paix et des « bâtisseurs de communautés ».
Ces thèmes correspondent bien au cœur du discours officiel publié par le Saint-Siège : Robert Schuman, les racines de l’Europe, la dignité humaine, la responsabilité, la paix et la construction d’une communauté européenne capable de dialoguer sans perdre son identité.
© European Union — CC BY 4.0, via Wikimedia Commons
Ce qu’un évangélique peut entendre positivement
Il me semble d’abord juste de rappeler que l’Europe n’est pas née dans un vide spirituel. Qu’on le veuille ou non, son histoire a été profondément marquée par le christianisme. Les monastères, les universités, les œuvres de charité, les hôpitaux, la réflexion sur la dignité de la personne et une grande partie de notre vocabulaire moral se sont développés dans un environnement façonné par la foi chrétienne.
Reconnaître cela ne signifie pas idéaliser l’histoire de l’Église. Celle-ci comporte aussi des compromissions, des violences et des aveuglements. Cependant, effacer l’apport du christianisme à la civilisation européenne serait tout aussi peu honnête que d’en gommer les fautes.
Je reçois également positivement l’appel à la paix, à la parole tenue et au dialogue. L’Écriture appelle les croyants à rechercher la paix : « S’il est possible, autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes » (Romains 12.18). Jésus lui-même déclare heureux ceux qui procurent la paix.
Enfin, l’appel adressé aux jeunes à devenir des bâtisseurs de communautés me paraît particulièrement pertinent. Une foi chrétienne authentique ne devrait pas produire des individus enfermés sur eux-mêmes, mais des hommes et des femmes capables de servir, de créer du lien, de prendre soin et de porter une parole d’espérance.
Des racines chrétiennes, oui — mais quel christianisme ?
C’est ici qu’une question devient nécessaire. Dire que l’Europe possède des « racines chrétiennes » ne suffit pas. Encore faut-il demander : qu’entendons-nous par christianisme ?
Pour moi, comme pasteur protestant évangélique, la réponse commence par Jésus-Christ révélé dans les Écritures. Ce qui fonde la foi chrétienne n’est pas d’abord une civilisation, une tradition nationale ou même une institution ecclésiale. C’est l’Évangile de Jésus-Christ.
Les racines chrétiennes de l’Europe ne peuvent donc devenir un simple patrimoine culturel. Une cathédrale, un calendrier chrétien ou des symboles religieux peuvent témoigner d’une histoire. Ils ne remplacent jamais la nouvelle naissance, la foi en Jésus-Christ et l’obéissance à sa Parole.
Premier point de désaccord : l’autorité des Écritures
La première différence fondamentale concerne l’autorité. La Réforme a résumé sa conviction par l’expression Sola Scriptura : l’Écriture constitue la norme suprême à laquelle toute doctrine et toute tradition doivent être soumises.
Paul écrit : « Toute Écriture est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice » (2 Timothée 3.16). Jésus lui-même revient constamment à l’Écriture : « Il est écrit ».
La position catholique romaine est différente. Le Catéchisme enseigne que l’Écriture et la Tradition sont étroitement liées et qu’elles doivent être reçues toutes deux avec révérence. Pour un évangélique, c’est précisément ici que demeure un désaccord majeur : aucune tradition ecclésiale ne peut recevoir une autorité égale à celle de la Parole écrite de Dieu.
Le respect de l’histoire de l’Église est précieux. Les Pères, les conciles et les traditions peuvent nous instruire. Mais ils doivent eux-mêmes être examinés à la lumière de l’Écriture.
Marie : bienheureuse mais pas médiatrice de notre prière
La visite de Léon XIV en France a également comporté un passage à Lourdes et une prière du Rosaire. C’est ici qu’un protestant évangélique doit pouvoir exprimer son désaccord avec clarté tout en restant respectueux.
Marie occupe une place magnifique dans l’Écriture. Elle est la mère de Jésus selon la chair, une femme de foi et d’obéissance qui peut dire : « Je suis la servante du Seigneur ». Élisabeth la déclare bénie entre les femmes et toutes les générations peuvent la dire bienheureuse.
Cependant, je ne trouve pas dans le Nouveau Testament l’invitation à adresser nos prières à Marie. Le Catéchisme catholique parle explicitement d’une vénération particulière de Marie et de la prière mariale. La conviction évangélique, elle, préfère suivre la voie directe indiquée par l’Écriture : nous nous adressons au Père par Jésus-Christ.
« Il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme » (1 Timothée 2.5). Voilà pourquoi je peux honorer Marie comme une femme remarquable de la Bible sans lui adresser ma prière.
Les saints : des témoins à imiter, pas des interlocuteurs à invoquer
Le même désaccord apparaît concernant l’intercession des saints. La tradition catholique affirme que les croyants glorifiés auprès de Dieu intercèdent pour l’Église et elle encourage la communion avec eux.
Pour ma part, je ne vois pas dans le Nouveau Testament d’exemple où les disciples adressent leurs prières aux croyants décédés. Au contraire, l’invitation constante consiste à nous approcher directement de Dieu par Jésus-Christ : « Approchons-nous donc avec assurance du trône de la grâce » (Hébreux 4.16). Lorsque la Bible nous invite à prier pour tous les saints (Ephésiens 6:18c), qu’il faut comprendre « tous les croyants vivants », elle ne dit pas « Priez les saints ». Ce qui est une grande différence.
Nous pouvons admirer les témoins qui nous ont précédés, lire leur vie et imiter leur foi. Hébreux 11 nous donne même toute une galerie de témoins. Mais la prière demeure adressée à Dieu.
Le salut : entièrement fondé sur la grâce reçue par la foi
Un autre point essentiel concerne la manière de parler du salut. Il existe aujourd’hui davantage de convergences entre catholiques et protestants qu’au temps des grandes controverses du XVIe siècle, notamment sur la nécessité absolue de la grâce de Dieu et sur l’œuvre du Christ.
Cependant, la compréhension évangélique demeure attachée avec force à cette affirmation : nous sommes déclarés justes devant Dieu par grâce, au moyen de la foi, sur la base de l’œuvre accomplie de Jésus-Christ. « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu » (Éphésiens 2.8).
Les bonnes œuvres ont une place indispensable dans la vie chrétienne mais elles sont le fruit du salut et non son prix. Elles suivent la grâce reçue. Elles ne complètent pas la croix.
L’unité chrétienne n’exige pas de cacher les différences
Je crois au dialogue entre chrétiens. Je le vis au niveau de ma paroisse locale et en suis heureux : nos relations sont excellentes. Je crois aussi qu’il est possible de reconnaître sincèrement ce qui est juste chez l’autre sans abandonner ses convictions.
L’unité dont Jésus parle en Jean 17 est trop précieuse pour être réduite à une simple cordialité institutionnelle. Elle doit être une unité dans la vérité. Or la vérité n’a pas peur des questions.
Nous pouvons donc entendre Léon XIV lorsqu’il rappelle à l’Europe ses racines chrétiennes et son besoin de paix. Nous pouvons nous réjouir lorsqu’il appelle à la dignité humaine, à la responsabilité, au dialogue et à la construction de communautés. Mais nous pouvons également dire clairement que, pour nous, l’Église doit constamment revenir à l’Écriture et laisser celle-ci réformer ses pratiques.
Revenir aux racines les plus profondes
Au fond, le discours de Metz pose une question qui dépasse le catholicisme et le protestantisme : l’Europe sait-elle encore d’où elle vient et vers quoi elle veut aller ?
Robert Schuman croyait que la paix nécessitait des institutions, des engagements concrets et une vision morale de la personne humaine. Ces intuitions méritent d’être entendues aujourd’hui. Mais pour un chrétien évangélique, les racines doivent encore descendre plus profondément.
Nos racines ne sont finalement ni Rome, ni Genève, ni Wittenberg. Elles sont en Jésus-Christ.
Et si nous voulons réellement contribuer à la paix, à l’unité et au bien commun, la meilleure chose que l’Église puisse offrir à l’Europe n’est pas seulement la mémoire de son passé chrétien. C’est l’Évangile vivant de Jésus-Christ, annoncé avec vérité, grâce et amour.
Sources et pour aller plus loin
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